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100 Feuillets imprimés espagnols sur l’Inquisition - Instructions, édits, cédules, récits d’autodafés & autres - Avril 2018
100 Feuillets imprimés espagnols sur l’Inquisition - Instructions, édits, cédules, récits d’autodafés & autres - Avril 2018

Cette septième exposition organisée par la Bibliotheca Sefarad présente une grande sélection de feuillets imprimés, cent huit plus précisément, tous publiés en Espagne et en lien avec l’Inquisition.

L’Inquisition espagnole, avec ses trois siècles et demi d’existence, est sans nul doute l’une des institutions qui a le plus influencé l’histoire, la pensée, la science, la culture et la mentalité des espagnols. Établi par les Rois Catholiques et sanctionné par le Pape Sixte IV en 1478, ce tribunal était au service de la monarchie espagnole qui en dépendait. Il fut créé pour persécuter les judeoconversos1 accusés de judaïser. En plus de juger dans ses tribunaux un nombre infini d’affaires civiles et pénales et de s’occuper de la prohibition, de la censure et de l’expurgation des livres, le Saint Office incorpora progressivement les « hérésies » (morisques islamisants, illuminés, protestants, ...) et les « délits » (sorcellerie, bigamie, sodomie, ...) dans son domaine d’intervention. Cependant, les condamnations les plus sévères (bûcher, emprisonnement à vie, etc.) retombèrent principalement sur les judaïsants : la confiscation de leurs biens était automatique, indépendamment de la gravité du délit et des autres peines qu’on leur infligeait. Au cours des siècles, des dizaines de milliers de personnes furent poursuivies pour le judaïsme et d’autres affaires de foi.

Cette persécution implacable, opiniâtre et prolongée des judeoconversos en Espagne et au Portugal produisit, dès le XVe siècle et jusqu’aux premières décades du XVIIIe siècle, un exode continu des convertis. Ils fuyaient les bûchers inquisitoriaux en direction d’autres pays, en particulier la Hollande, l’Italie et la France, où la majorité revenait ouvertement au judaïsme. Ces nouveaux Juifs fondèrent, entre autres, les importantes communautés sépharades d’Amsterdam, de Hambourg, de Rouen, de Bayonne, et a posteriori, celles de Londres, de New York et plusieurs des Caraïbes.

On fait souvent remarquer que le Saint Office était régi par des instructions et des normes procédurales destinées à réguler les façons d’agir des inquisiteurs et de ses fonctionnaires dans toutes les étapes de la procédure contre un prisonnier depuis sa détention. Il s’agissait en outre d’une institution très bureaucratisée, dans laquelle tous les agissements étaient enregistrés par écrit, noir sur blanc, qu’ils soient organisationnels (normes, édits, nominations d’inquisiteurs, de fonctionnaires, de familiares, etc.) ou procéduraux. Bien que tout cela paraisse conférer au saint tribunal un vernis de légitimité, il est certain que les victimes potentielles et les accusés se trouvaient dans une situation de profonde impuissance. Il était impossible pour eux de savoir qui les avait dénoncés, et de quoi ils étaient accusés : à partir de la délation ou de la détention du prisonnier, toute l’affaire était secrète, sauf... Sauf le spectacle destiné à l’humiliation : les autodafés publics. Stigmatiser les condamnés n’était pas suffisant : leurs sambenitos étaient suspendus dans les églises et les cathédrales dans le but de projeter l’infamie des condamnés sur leurs parents et leurs descendants pendant des générations.

Par sa façon d’agir, l’Inquisition fut un tribunal qui sema la terreur dans la société espagnole pendant des siècles. Elle se démarqua par la cruauté saisissante de ses peines dans les causes de foi sous prétexte de sauver des âmes, en détruisant des vies et en s’appropriant les biens de ses victimes. Elle fit preuve d’une bonne dose de cynisme, car bien que ce fût elle qui prononçât toutes les sentences des condamnés, pour mener à bien l’exécution des peines, et en particulier celles de mort – que ce soit par le garrot ou dans les flammes du bûcher –, elle remettait le prisonnier au pouvoir civil pour que la sentence soit exécutée : une pratique de bien peu de cohérence morale.

Comme tout système opaque et totalitaire, l’Inquisition engendra autour d’elle un langage orwelllien. Parmi ces termes, deux sortent du lot : « familiar » (délateur ou mouchard) et « relajado » (qui se réfère au prisonnier remis à la juridiction ordinaire pour que lui soit appliquée la sentence de mort par le garrot ou par le bûcher, selon la décision des tribunaux du Saint Office).

Deux institutions, les Statuts de la Pureté du Sang et l’Inquisition, furent déterminantes dans la manière de se construire d’une société dans laquelle les actions et les mérites des individus étaient limités et conditionnés par leur lignée et la pureté de leur sang, et ce dans tous les aspects de la vie. Le travail et l’activité économique souillaient, ils étaient alors le propre des nouveaux chrétiens. Jusqu’à l’instauration de ces deux institutions, la souillure d’être juif (ou musulman) se lavait avec l’eau du baptême. Après cela, il était égal qu’ils deviennent de bons ou de mauvais chrétiens ; la marginalisation des convertis et de leurs descendants n’avait rien à voir avec leurs croyances, mais avec leur lignée. Des siècles avant les théories pseudo-scientifiques de la fin du XIXe siècle sur l’inégalité des races (ensuite adoptées par le nazisme), la société espagnole fut stratifiée en deux castes : l’une pure, les vieux chrétiens, l’autre impure, les nouveaux chrétiens.

Il ne faut pas oublier que l’Inquisition ne pouvait exercer son pouvoir que sur les chrétiens, c’est-à-dire, uniquement sur ceux qui avaient été baptisés. Elle ne pouvait donc en aucun cas intenter un procès contre des Juifs (ou des musulmans) qui n’eussent été baptisés. On affirme souvent que l’Inquisition persécuta les juifs et les morisques, ce qui, au sens strict, est faux, puisqu’ils étaient hors de leur juridiction. Bien qu’il y ait eu des cas de poursuites contre des juifs et des morisques, ceux-ci restent une exception.

Même si de jure l’Inquisition avait des compétences clairement limitées, les tribunaux inquisitoriaux s’occupèrent, dès les premiers temps et jusqu’à leur disparition, d’un nombre infini de cas qui relevaient du domaine civil, provoquant ainsi des litiges constants avec la Couronne et avec d’autres catégories sociales pour des questions juridictionnelles. Cela se produisait plus souvent quand dans une affaire civile ou criminelle, l’une des parties était un fonctionnaire ou un « familiar » de l’Inquisition : sa capacité à intimider et à terroriser n’affectait pas que les potentiels accusés de crimes contre la foi, mais également quiconque ayant eu un type de litige avec l’institution elle-même ou avec une personne reliée à celle-ci.

L’Inquisition espagnole exerça son influence dans tous les territoires de la Couronne, du Mexique au Chili, et des Philippines à la Sicile. Le Saint Office fut aboli définitivement en 1834 sous la régence de Marie-Christine, après avoir été supprimé et rétabli à plusieurs reprises entre 1808 et 1823. L’implantation de l’Inquisition au Portugal, établie en 1536, fut imposée par la monarchie espagnole. Elle fut très semblable à l’institution hispanique dans sa manière d’agir et fut également indépendante de Rome. Jusqu’à son extinction définitive en 1821, elle fut active au Portugal et dans tous ses territoires d’outre-mer.

L’exposition 100 Feuillets imprimés espagnols sur l’Inquisition... inclut une grande partie des feuilles volantes, affiches, formulaires, cahiers, pamphlets et autres brèves notices imprimés et publiés en Espagne en lien avec le tribunal du Saint Office avant son extinction définitive, de ceux que possède la Bibliotheca Sefarad. Hormis quelques rares exceptions, les publications choisies sont constituées de moins de quarante-huit pages.

De par leur caractère éphémère, leur tirage limité, leur ancienneté et leur format, la majeure partie des pièces exposées ne se conservent qu’en de rares exemplaires. Certaines n’ont été repérées dans aucune bibliothèque publique et/ou ne se trouvent pas non plus dans les bibliographies de Palau2 ou de Vekene3.

En ce qui concerne la production bibliographique espagnole relative à l’Inquisition et antérieure au XIXe siècle, il faut souligner tout d’abord que, précisément à cause du secret dans lequel se développaient leurs activités (surtout les causes contre la foi) et compte tenu du contrôle qui était exercé sur ce qui était dit et écrit – et d’autant plus sur ce qui la concernait directement – les ouvrages qui parlent d’elle sont très rares. Avec l’Inquisition, motus et bouche cousue. Cela vaut aussi bien pour les études que pour les œuvres de création littéraire. Seuls quelques thèmes en lien avec les procès inquisitoriaux comme celui du Saint Enfant de la Guardia, celui du sacrilège du Christ de la calle de las Infantas de Madrid, celui des religieuses du couvent de Saint Placide de Madrid et quelques autres, donnèrent lieu à une certaine prolifération de livres et de feuillets. Pour ce qui est du reste, excepté les récits d’autodafés, presque toutes les publications consistent en des manuels, des instructions, des jugements, des édits, des tables de matière de livres interdits et d’autres documents du Saint Office lui-même ; des cédules et d’autres documents royaux qui limitaient les droits de l’institution en enrayant ses interventions dans des affaires civiles et criminelles qui n’appartenaient pas à sa juridiction; ainsi qu’un bon nombre de plaidoiries juridiques de l’une ou l’autre des parties dans des litiges pour des procès de droit commun qui étaient aux mains des tribunaux inquisitoriaux.

Un grand nombre de ces feuillets imprimés eut une production à tirage réduit – destiné à un groupe plus ou moins limité de lecteurs – car leur diffusion était restreinte aux inquisiteurs et fonctionnaires inquisitoriaux d’un district ou d’un tribunal précis, aux membres de l’une ou l’autre des audiences royales, etc.

À l’aune de tous ceux qui ont été publiés, on ne conserve que peu d’exemplaires des nombreux édits inquisitoriaux imprimés dans le but d’être collés sur les murs et les portes d’églises et de couvents, et ce malgré le fait qu’ils étaient probablement tirés à plus grande échelle de par l’usage qui leur était réservé.

Un pourcentage considérable des papiers et feuillets imprimés en Espagne en lien avec l’Inquisition sont des plaidoiries, des cédules royales et d’autres textes et documents motivés par des conflits juridictionnels ou par des abus des tribunaux, des inquisiteurs, des commissaires, des délateurs, etc. du Saint Office. Dans la présente exposition, on peut voir bon nombre d’entre eux, notamment.

Un autre genre assez populaire d’opuscules inquisitoriaux est celui que l’on nomme de façon générique Récit d’autodafé. Ces récits étaient publiés soit par l’Institution elle-même, soit avec sa permission, bien que certains aient vu le jour sans son autorisation et furent bien évidemment interdits a posteriori. On connaît en tout une bonne centaine de récits d’autodafés imprimés en Espagne ; dans chacun des récits, on relate l’un ou plusieurs de ceux qui eurent lieu en Espagne, dans ses terres d’Amérique, ou au Portugal. Il va sans dire qu’il n’existe pas de récit imprimé pour tous les autodafés ayant eu lieu. Le plus ancien dont on conserve la trace est celui consacré à l’autodafé de Logroño de 1611, et les plus tardifs sont de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; un pourcentage considérable de ces récits vit le jour lors de deux périodes bien définies : 1623-1683 et 1720-1761, presque tous furent publiés à Madrid, Cuenca, Tolède, Cordoue, Valladolid, Grenade, Séville, Murcie et Lima. Plus de quarante exemplaires d’entre eux sont présentés dans cette exposition.

La majeure partie de ces publications se constituait de quatre à vingt-quatre pages, bien que quelques-unes furent beaucoup plus longues, comme la Relación histórica del auto general de fe, que se celebró en Madrid esto año de 1680 (Le récit historique de l’autodafé qui eut lieu à Madrid en l’an 1680) de Joseph del Olmo (Madrid, 1680 ; rééd. 1820 et post.) ; La fee triunfante en quatro autos celebrados en Mallorca por el Santo Oficio de la Inquisición de Francisco Garau (La foi triomphante en quatre procès effectués à Majorque par le Saint Office) (Palma de Majorque, 1691 ; rééd. 1755 et post.), ou quelques-unes de celles publiées à Lima.

La publication de ces récits répondait au désir du Saint Office de tirer profit de manière propagandiste de la tenue des autodafés et des campagnes successives de l’implacable persécution des judeoconversos. La tardive croisade de 1720-1732 contre les judaïsants – largement publicisée – servait en outre à afficher sa force et à justifier le besoin du Saint Office pour éradiquer les restes du judaïsme en Espagne.

La manière de relater les autodafés fut variée : il pouvait s’agir d’un simple récit avec les noms des prisonniers inculpés dans le procès, leur lieu d’origine, leur profession, etc., de même que leurs « délits » et la condamnation reçue ; dans d’autres cas, le récit se présentait sous la forme de poème ou de romance. Dans ces derniers, il était fréquent de consacrer une partie du contenu pour vanter les mérites de l’Inquisition et des autorités qui l’assistaient, ainsi que de décrire la tribune et le reste de la mise en scène. Parmi eux, certains sont plus descriptifs que d’autres ; on en trouve également plusieurs qui sont chargés d’insultes envers les condamnés, en particulier les judaïsants.

Il est évident que rien (ou bien peu) ne fut publié contre le saint tribunal, sa façon de procéder, etc. En revanche, bien que ce ne fût pas l’apanage de l’Inquisition, il y eut quelques textes contre les Statuts de la Pureté du sang. La situation changea après les premières tentatives de supprimer l’Inquisition – en 1808 par Napoléon et en 1813 par le parlement de Cadix – mais cela ne fut que temporaire : le débat sur l’Inquisition et sur l’intérêt d’abolir (ou non) l’institution, ses agissements, etc. resta ouvert. Dans ces premières décades, une multitude de livres, de feuillets, de pamphlets et d’articles de journaux à la faveur ou à la défaveur d’un tribunal qui avait été omniprésent pendant plus de trois siècles furent publiés. Dans l’exposition, on peut voir plusieurs de ces feuillets publiés, la plupart après son abolition par le parlement de Cadix.

Les feuillets imprimés sur les « chuetas » (les Juifs convertis de Majorque), ainsi que sur l’Inquisition dans cette île, ne figurent pas dans le catalogue car ils feront l’objet d’une prochaine exposition.

La Bibliotheca Sefarad possède une riche collection de documents, manuscrits, feuillets et livres, anciens et modernes, relatifs à l’Inquisition, principalement espagnole. Certains d’entre eux ont été présentés dans l’exposition Histoire et manière de procéder de l’Inquisition, XVI-XIXe siècle (2014) et plusieurs d’entre eux furent également inclus dans Contre les Juifs. Livres anti-juifs dans une Espagne sans Juifs (2016) et dans Six siècles de judaïsme. Un parcours effectué par la Bibliotheca Sefarad (2012).

En ce qui concerne la présentation et le catalogue, les œuvres ont été classées de la manière suivante :

  • A. Instructions, édits et autres documents inquisitoriaux.
  • B. Cédules, ordres et autres dispositions royales, civiles et ecclésiastiques.
  • C. Récits, poèmes et sermons d’autodafés.
  • D. Plaidoiries et autres documents de particuliers.
  • E. Débat autour de l’abolition.
  • F. Divers.

Dans chaque groupe, ces derniers suivent un ordre chronologique.

La totalité des œuvres exposées sont numérisées et accessibles à la consultation sur www.bibliothecasefarad.com.

Uriel Macías
Coordinateur de l’Exposition

1 Les judeoconversos sont les Juifs qui furent contraints de se convertir au catholicisme s’ils voulaient rester dans la Péninsule ibérique ; ils devinrent ainsi les « nouveaux chrétiens ».
2 Antonio PALAU y DULCET: Manual del librero hispanoamericano: Bibliografía general española e hispano-americana desde la invención de la imprenta hasta nuestros tiempos, con el valor comercial de los impresos descritos (Barcelona: 1948-1977; 28 vols.).
3 Emil van der VEKENE: Bibliotheca bibliographica historiae sanctae inquisitionis: Bibliographisches Verzeichnis des gedruckten Schrifttums zur Geschichte und Literatur der Inquisition (Vaduz: 1982-1992; 3 vols.).

Auteurs de Sefarad - La production intellectuelle des Juifs d’Espagne au Moyen Age - Avril 2017
Auteurs de Sefarad - La production intellectuelle des Juifs d’Espagne au Moyen Age - Avril 2017

Cette sixième exposition organisée par la Bibliotheca Sefarad est consacrée aux œuvres écrites par les Juifs espagnols durant le Moyen Age.

Chacun sait aujourd’hui que pendant 1500 ans des Juifs ont vécu en Sefarad, sous des monarchies aussi bien chrétiennes que musulmanes. Chacun sait que Sefarad a vu s’écrire des chapitres fondamentaux de l’histoire juive – une histoire faite d’ombre et de lumière Pour tragiques qu’elles aient été, les persécutions, les calomnies, l’inquisition et enfin l’expulsion ne doivent pas faire oublier la fécondité historique et culturelle de l’âge d’or judéo-espagnol.

Pendant de longues périodes de cette histoire, les Juifs ont fondé et ont fait prospérer des communautés qui s’enorgueillirent d’avoir vu naître et briller certaines des plus grandes personnalités juives de tous les temps : Hasday ibn Saprut, Selomó ibn Gabirol, Yehudá Haleví, Abraham ibn Ezrá, Maimónides, Nahmánides, Sem Tob de Carrión, Abraham Zacut et bien d’autres encore, hommes de pouvoir ou de lettres, philosophes ou scientifiques. L’histoire et la culture espagnoles ne sauraient être comprises sans garder à l’esprit l’apport juif, et inversement le monde juif et ses legs multiples ne seraient pas les mêmes sans l’extraordinaire contribution des Juifs de Sefarad dans tous les domaines de la connaissance et de la pensée. Le rabbi Mosé Arragel, dans le préliminaire à sa traduction de la Bible en castillan, ouvrage connu sous le nom de Biblia de Alba, soulignait le niveau d’excellence culturelle et intellectuelle atteint par les savants et érudits juifs de Sefarad, ainsi que le démontrent leurs ouvrages scientifiques et littéraires, tant religieux que laïques :

Esta preheminencia ovieron los reyes e señores de Castilla, que los sus judíos súbditos, memorando la magnificiencia de los sus señores, fueron los más sabios, los más honrados judíos que quantos fueron en todos los regnos de su transmigración, en quatro preheminencias: en linaje, en riqueza, en bondades, en sçiençia […] E los reyes e señores de Castilla siempre fallaron que todo o lo más que oy los judíos auemos de glosa ssobre la ley e en las sus leyes e derechos e otras sçiençias fue fallado conpuesto por los sabios judíos de Castilla, e por su doctrina oy sson regidos los judíos en todos los reynos de la su trasmigraçion. […] en Castilla ser solíamos corona e diadema de toda la ebrea trasmigaçión, en fijosdalgo, riqueza, sçiençia, libertad […]..

On a beaucoup écrit et discuté, avec plus ou moins de sérieux, sur l’importance des Juifs de la péninsule Ibérique au Moyen Age dans les domaines du commerce, de la finance, de l’administration, etc. La discussion porte généralement sur le tort causé à l’Espagne par sa propre décision d’expulser les Juifs en 1492, causant un préjudice considérable sur les plans économique, politique et moral. Cependant, sans qu’il s’agisse de remettre en question l’importance du préjudice causé sur ces différents plans, c’est sur celui du savoir que les Juifs de Sefarad se sont réellement et incomparablement distingués. Il est bien triste, si ce n’est regrettable, de constater que la société espagnole méconnaît cet immense héritage culturel, scientifique, littéraire et philosophique – un patrimoine intellectuel dont peut s’enorgueillir non seulement le peuple juif, mais également tous les Espagnols dans leur ensemble. L’historien espagnol Americo Castro, conscient du caractère singulier et fécond de la symbiose historique et culturelle des Juifs et des Espagnols, relève les conséquences subies par l’Espagne au lendemain de l’expulsion :

Nos falta algo, en verdad, desde que se marcharon los judíos; algo que no hemos sustituido por nada equivalente... No sólo nos faltó el dinero; por esa razón crematística quiso revocar el conde-duque de Olivares el edicto de expulsión al observar que España y él estaban con el agua al cuello... Con los judíos se fue el espíritu internacionalista, de cultura amplia y sutil. [De la España que aún no conocía (México, 1972), t. III, p. 209].

Les Juifs expulsés d’Espagne emportèrent avec eux leur splendide héritage,culturel, social et économique, et furent très bien accueillis par le sultan Bajazet II (1481-1512), qui leur ouvrit avec plaisir les portes de l’Empire Ottoman. Le sultan a résumé en une phrase lapidaire l’apport considérable de ces exilés :

Yo no sé cómo los reyes de España son tan sabios, pues tenían tales esclavos como estos judíos, y los echaron de ella. [Citada por Gonzalo de Illescas en su Historia Pontifical (1606)].

L’hébreu fut la langue la plus utilisée par les auteurs juifs de Sefarad. Mais beaucoup d’entre eux écrivirent en arabe tout ou partie de leurs œuvres, qui ont ensuite été diffusées dans leurs traductions en hébreu. Parmi les grandes familles de traducteurs, signalons les familles Ibn Tibón et Quimhí, originaires de Al-Ándalus, mais installés en France dans plusieurs villes du Languedoc-Roussillon et de Provence. Bien sûr, d’autres ouvrages, mais en moins grand nombre, ont été écrits dans des langues romanes, principalement le castillan et, pour quelques-uns, en catalan. Il importe de signaler que la plus ancienne des kharjas écrites dans une langue romane est due au Juif de Tudela Yehudá Haleví.

Les auteurs juifs se sont distingués dans une grande variété de disciplines : poésie laïque ou religieuse, narrations, littérature sapientiale, philosophie, exégèse biblique, études talmudiques, codifications de la loi juive, apologie et controverse religieuses ; ou encore dans les domaines scientifiques tels la médecine, l’astronomie, l’astrologie ou la cartographie, et enfin dans la philologie hébraïque, étude de la grammaire et la lexicologie.

Il faut, pour apprécier à sa juste valeur l’apport des Juifs à la culture espagnole et européenne, tenir compte de leur effort de transmission de la science et de la philosophie grecques, juives, musulmanes et orientales écrites ou conservées en arabe à travers Al-Ándalus.

Entre l’époque de Menahem ben Saruc, le plus ancien auteur juif espagnol d’importance connu, et Yosef Caro, né quatre ans avant l’Expulsion, nous sont parvenus les ouvrages de plus de deux cents auteurs. Certains n’auront laissé que quelques poèmes, d’autres, les plus importants, une œuvre considérable. Les titres publiés au long des siècles se comptent par centaines, certains en une édition unique, d’autres réédités des dizaines, voire des centaines de fois. Pour beaucoup d’entre eux, nous ne disposons que de la version hébraïque, mais nombreux sont ceux pour lesquels des traductions (anciennes ou récentes) dans de nombreuses langues existent, notamment le judéo-espagnol, le yiddish, l’espagnol, l’anglais, l’allemand, le français, le latin, etc., de même que des éditions scientifiques. Un nombre considérable de poèmes écrits en Sefarad sont aujourd’hui intégrés à la liturgie juive et ils sont incorporés dans différents livres de prières. Il en va de même pour certains commentaires bibliques qui accompagnent le texte sacré dans d’innombrables éditions de celui-ci.

L’exposition Auteurs de Sefarad : La production intellectuelle des Juifs d’Espagne au Moyen Age, présente la presque totalité des livres écrits par les Juifs espagnols du Moyen Age conservés par la Bibliotheca Sefarad et publiés depuis plus d’un siècle.

La Bibliotheca Sefarad conserve en outre une très vaste collection d’ouvrages publiés au cours des cent dernières années. Une petite sélection d’entre eux, essentiellement des œuvres éditées en Espagne ou par des Espagnols avant 1950, est présentée dans le but de faire connaître les premières éditions/traductions réalisées principalement par des hébraïstes espagnols et visant le public en langue espagnole.

L’exposition comprend des éditions d’œuvres dans leurs langues d’origine (hébreu, arabe, araméen, espagnol, catalan et italien) ainsi que des versions traduites dans différentes langues (hébreu, yiddish, judéo-espagnol, latin, espagnol, français, anglais, allemand, catalan, italien et portugais), certaines d’entre elles étant accompagnées d’études. Certaines des pièces exposées sont d’une grande rareté, comme par exemple l’incunable en latin de Abraham ibn Ezrá et certaines impressions du 16ème siècle.

Plusieurs des expositions précédemment organisés par la Bibliotheca Sefarad ont présenté des ouvrages d’auteurs juifs de Sefarad qui auraient sans doute eu leur place dans cette sixième exposition. Ainsi, par exemple, De astrología … = Iguéret … mi-guezerot ha-cojabim … la-yehudé Marsella … de Maimónides, Physica hebraea … = Rúah ha-hen … de Yehudá ibn Saúl ibn Tibón (les deux originaires de Cologne, 1555); Séfer Or Adonay … de Hasday Crescas (Ferrare, 1555), et Séfer Hobat halebabot, livre intitulé en ladino Obligación de los corazones … de Bahyá ibn Pacudá (Venise, 1713), ont été présentés dans l’exposition “Six siècles de Judaïsme : Un parcours effectué par la Bibliotheca Sefarad”; La vara de Judá de Salomón ibn Verga (Amsterdam, 1744) a été présenté dans le cadre de “Histoire de Sefarad : Les Juifs espagnols au Moyen Age”; y Cuzary. Libro de grande sciencia y mucha doctrina ... de Yehudá Haleví (Amsterdam, 1663), dans “Publications en espagnol par les séfarades d’Amsterdam”.

La présentation et le catalogue des œuvres ont été organisés par auteur et dans la mesure du possible par ordre chronologique. Les références bibliographiques des ouvrages présentés sont précédées d’une courte biographie de l’auteur.

Afin d’approfondir la connaissance des écrits exposés, quelques ont été totalement numérisés et peuvent être consultés sur le site www.bibliothecasefarad.com.

Uriel Macías
Coordinateur de l’Exposition

Contre les Juifs. Livres anti-juifs dans une Espagne sans juifs. - Avril 2016
Contre les Juifs. Livres anti-juifs dans une Espagne sans juifs. - Avril 2016

Cette exposition, la cinquième organisée par la Bibliotheca Sefarad, est une ample sélection de livres antijuifs espagnols publiés (presque) tous pendant la période où les juifs ne vivaient pas en Espagne et ne pouvaient pas y vivre.

La singularité de l’antisémitisme – qui n’est pas particulière à l’antisémitisme espagnol- est que cette phobie ne requiert pas la présence de la personne haine, et qu’elle est absolument réfractaire à la vérité et aux faits. Il est en mesure de perpétuer, pendant des siècles, des mensonges et des calomnies qui ont été déjà réfutées et démasquées, pas seulement par les juifs eux-mêmes, sinon par de bons chrétiens.

En Espagne, après l’expulsion des juifs en 1492, les convertis (les juifs convertis contre leur gré où à la suite de l’un des décrets d’expulsion, ainsi que leurs descendants) furent ségrégués par les statuts de la pureté du sang, surveillés et poursuivis par l’Inquisition, soupçonnés de judaïser, considérés et traités par la plus grande partie de la société comme des juifs (sans l’être), et devinrent les nouveaux destinataires des préjugés antijuifs. En fait, et pas seulement en ce qui concerne la littérature antijuif, les juifs convertis étaient dénommés indifféremment convertis, judaïsants, hébreux ou juifs, indépendamment de leur pratique du judaïsme.

La plupart de ces ouvrages ne sont pas apologétiques ou de controverse religieuse sans plus, comme les ont fréquemment dénommés les spécialistes et les bibliographes, mais de la littérature antijuif. Le contenu et les intentions de la plupart des ouvrages parus à cette époque n’ont rien à voir avec l’apologétique, l’activité missionnaire ou la volonté de sauver des âmes. Les doctrines et les enseignements antijuifs de l’Eglise commencent presque en même temps que le début de l’expansion du christianisme dans l’antiquité. L’enseignement du mépris et l’incitation à la haine du haut des chaires, ainsi que les lois conciliaires contre les juifs, ont une influence déterminante sur les lois discriminatoires, les conversions forcées, les persécutions, expulsions et massacres dans les royaumes chrétiens. Dans ce que l’on appelle de nos jours le monde occidental, jusqu’au milieu du XIXème siècle, la judéophobie reposait presque entièrement sur la religion. A l’époque contemporaine s’ajouteront à ce substrat de nouveaux éléments plus en accord avec une société qui s’éloignait de la religion dans le contexte d’une séparation progressive de l’église et de l’état : scientifiques (les juifs appartiennent à une race inférieure), économiques (les juifs dominent la banque, le cinéma, le commerce,…), politiques (conspiration juive afin de contrôler le monde, le capitalisme, le communisme et l’universalisme sont des inventions juives pour détruire les fondations de la société, l’état d’Israël comme l’origine de tous les maux), etc.

Dès le XVème siècle, les traités antijuifs espagnols incorporèrent progressivement aux arguments traditionnels d’origine religieuse les calomnies fondées sur les accusations de crimes rituels et de profanations, et dès le XVIème siècle, la plupart des ouvrages incorporent des approches raciales (les convertis, qu’ils se judaïsent ou non, sont juifs) et politiques (juifs/juifs convertis complotent contre l’Espagne, les chrétiens, etc.).

Les livres que nous exposons constituent un modèle significatif et représentatif de centaines d’ouvrages, d’opuscules et de brochures de caractère antijuif publiés en Espagne avant 1834. Des livres antijuifs proprement dits ont été également sélectionnés. C'est-à-dire ceux dont le sujet principal est d’attaquer le judaïsme et les juifs (parfois aussi les musulmans, luthériens ou autres hérétiques). Bien entendu, les doctrines, légendes, accusations, préjugés et calomnies contre les juifs sont également présents dans bien des ouvrages embrassant les sujets et les genres les plus variés. Les livres sur la vie des saints inséraient généralement celles de San Dominguito del Val et du Santo Niño de La Guardia ; les livres de religion chrétienne contenaient fréquemment quelque paragraphe consacré aux cérémonies et aux rituels juifs, présentés de manière diffamatoire ; le récit de la vie et de la mort de Jésus était invariablement associé à l’accusation de déicide, etc. Dans la littérature espagnole, dès le commencement, on utilisa des clichés, des légendes et des calomnies antijuifs ; nous en citerons quelques titres, certains auteurs et diverses genres : Cantar del mío Cid, Los Milagros de Nuestra Señora de Berceo, Las Cantigas de Alfonso X ; dans les recueils de poésies, les « pliegos de cordel » et les « autos sacramentales » ; et dans les ouvrages de quelques uns des plus remarquables auteurs de notre siècle d’or comme Lope de Vega, Quevedo ou Calderón de la Barca.

Le fonds de la Bibliotheca Sefarad dispose d’une vaste collection de livres antijuifs (et antisémites) qui comprend de nombreux manuscrits, documents et livres, ainsi que des publications périodiques et des brochures, des « pliegos de cordel », des feuilles simples, des bandes dessinées, du Moyen Age jusqu’à nos jours, pour la plupart publiés en Espagne ou au Portugal : des ouvrages religieux apologétiques, liturgiques, littéraires, des essais et des pamphlets politiques, en latin, espagnol, portugais ou en d’autres langues, en version originale et traduites, etc.

Parmi cette vaste collection, nous avons sélectionné les ouvrages qui respectent les deux conditions suivantes : avoir été publiés 1) en Espagne et/ou dont l’auteur soit espagnol ; 2) pendant la période comprise entre 1492 (l’expulsion des juifs de l’Espagne) et 1834 (l’arrivée des premiers juifs en Espagne après l’abolition définitive de l’Inquisition).

En outre, nous avons jugé bon d’en ajouter deux qui ne remplissent pas les deux conditions requises : une édition précoce du Scrutinium Scripturarum de Pablo de Santa María publiée en 1478, et une portugaise du Breve discurso contra a heretica perfidia do iudaismo de Costa Mattos, ouvrage dont l’édition exposée est en version espagnole. Lors de la première exposition de Bibliotheca Sefarad, deux autres livres antijuifs qui auraient pu être sélectionnés pour cette exposition furent insérés : le Fortalitium fidei contra judeos, sarracenos, aliosque christiane fidei inimicos d’Alonso de Espina (1485) et la première édition de La fee triunfante en quatro autos celebrados en Mallorca… de Francisco Garau (1691), tous deux exposés dans « Six siècles de Judaïsme : Un parcours effectué par la Bibliotheca Sefarad ».

Pour leur exposition et catalogage, les ouvrages sont classifiés comme suit :

A. Contre la Synagogue
Traités, sermons et autres écrits, avec des approches théologico-religieuses.

B. Calomnies
Ouvrages et opuscules monographiques sur divers épisodes et légendes en relation avec des accusations de crimes, assassinats rituels et sacrilèges.
B.1. El asesinato de Arbués (Zaragoza, 1485)
B.2. El Niño de La Guardia, Toledo (ca. 1489)
B.3. El crucifijo agraviado de la Calle de las Infantas (Madrid, 1629)
B.4. Autres

C. Documenta
Imprimés de contenu juridique et chroniques sur d’évènements.

Pour chaque groupe, nous avons ordonné les écrits par ordre chronologique, en prenant comme référence la date de publication la plus ancienne de toutes les éditions exposées de chaque ouvrage.

Afin d’approfondir la connaissance des écrits exposés, plus de la moitié de ceux-ci ont été totalement numérisés et peuvent être consultés sur le site bibliothecasefarad.com

Uriel Macías
Coordinateur de l’Exposition